LETTRE DE BALTHAZAR (2)

Funchal (île de Madère)- île de la Gomera (Canaries)

Samedi 27 à Lundi 29 Septembre 2008

31°33’ N 16°56’W mer calme vent faible de WNW de 8 nœuds. Le grand gennaker est de sortie pour avancer dans ce petit vent apparent traversier de 6 à 7 nœuds.

Le soleil rougeoyant se couche dans un beau ciel préfigurant déjà le ciel des alizés avec les balles de coton blanc des petits cumulus qui virent maintenant au rose orangé.

Il est proche de 20 heures (TU+1) et nous avons le cap sur l’île de la Gomera située à l’Ouest de l’archipel des Canaries, à l’écart du grand tourisme, sans aéroport ni port important. Nous allons là sur les traces de Christophe Colomb qui y avait une maîtresse, la belle Beatriz de Bobadilla. Ils ne devaient pas se voir souvent !

A midi nous quittions Funchal après une grasse matinée et un solide petit déjeuner.

Funchal, vieille ville pittoresque descendant en gradins sur le port, qui fête son 500 ième anniversaire cette année. Nous aimons ses parcs peuplés d’arbres exotiques dont certains très anciens ramenés par les grands navigateurs portugais, ses rues pavées de mosaïques de petits pavés blancs bordées d’arbres et de belles demeures, son château fort dominant la rade, son impressionnante maison du Gouverneur, son jardin botanique, son exceptionnel marché aux fruits et légumes cultivés sur les pentes fertiles des sommets volcaniques, arrosées par les fameuses levadas, ces canaux amenant astucieusement l’eau abondante des faces NW très humides des volcans pour irriguer les faces Sud sèches et ensoleillées. Ces levadas suivent les courbes de niveau des pentes raides et ont été par endroits taillées dans des parois rocheuses vertigineuses par de malheureux esclaves africains. Nous nous remémorons avec plaisir notre visite plus longue avec Marines au début Septembre 2003 en route pour Lanzarote, le Cap Vert et les Caraïbes et des bons moments que nous y avons passé avec l’équipage d’alors, Anne-Marie et moi, Michel et Albertine (Guyot), Mimiche (Durand) et Jean et Evelyne (Morel) que nous y avions accueillis à l’aéroport. Nous sommes retournés dîner, le soir de l’arrivée par avion d’Anne-Marie au même restaurant « Los Combatantes » où nous avions fêté les anniversaires de Mimiche et du Capitaine en haut d’une de ces jolies petites places où poussent des arbres tropicaux.

Cette fois ci la halte est plus brève car la route est longue d’ici le Cap Horn. Pendant que ces dames faisaient du tourisme nous avons ouvert avec un plaisir non dissimulé rappelant l’ouverture des cadeaux de Noël le carton de kits et pièces détachées préparées en 48h par le chantier Garcia et amené par Anne-Marie. Il contient de quoi remettre en ordre nos reniflards et autres surverses, ainsi que des clapets antiretour destinés à éviter le désamorçage par entrée d’air des pompes à eau de mer (toilettes, évier, dessalinisateur), sans compter d’autres tuyaux et pièces de rechanges diverses. Tout cela était mis en place hier et le dessalinisateur réamorcé après qu’il ait pris l’air (non habitué à naviguer sur un dériveur intégral j’avais oublié de fermer les vannes du dessal et de la clim lors d’un échouage sur la cale du Crouesty pour quelques petits travaux et examen de l’état de l’antifouling avant le grand départ).

Avant d’aller s’allonger sur nos couchettes il a fallu emmagasiner le gennaker qu’une brise évanescente ne gonflait plus et faire appel à la risée Perkins.

Nuit calme et sans lune dominée par une voûte céleste scintillante d’étoiles. L’atmosphère est tellement transparente que nous voyons nettement les lumières d’un cargo croisant notre route à plus de 9 milles de distance comme nous l’indique l’AIS .

L’AIS (Automatic Identification System) est un système mondial anticollision obligatoire sur tous les bateaux supérieurs à 300 tonneaux qui permet sur l’écran de visualiser la position des navires et leur route. D’un petit clic dessus une transmission automatique par VHF fait apparaître le nom du navire, son numéro MMSI d’identification, sa distance, sa vitesse, son cap, la distance la plus proche de Balthazar à laquelle il passera, dans combien de temps ce passage le plus proche sera atteint, sa longueur et sa plus grande largeur. En Manche à Gibraltar ou dans les rails fréquentés, quand la meute de cargos et autres pétroliers se précipite sur vous, éventuellement dans le brouillard ou la nuit, certains doublant les autres, ce système nous apporte maintenant une sécurité et une sérénité remarquable.

Nous nous trouvons ce Dimanche matin 28 Septembre peu avant dix heures par 30°09’N et 17°01’W cap au Sud sur l’île de La Gomera où nous arriverons en fin de nuit, ceci après un solide petit déjeuner au cours duquel nos dissertations mirent à contribution le Petit Larousse Illustré.

Je repense avec amusement à l’histoire ubuesque de la boîte du Zodiac. Les techniciens et commerciaux de cette brillante maison n’ont rien trouvé de mieux dans les dernières versions que d’incorporer dans le boudin avant une boîte avec un couvercle étanche fermé à l’aide d’une clé spéciale. Résultat produit par ce gadget : à la fin Juillet au Crouesty, à l’issue de notre croisière préparatoire, je rince et cherche à plier l’Annexe avant de la stocker en soute (je ne souhaite pas en effet en longue escale laisser cuire aux UV le zodiac suspendu au portique arrière ni tenter quelque maraudeur). Or on ne peut la plier sans extraire cette fameuse boîte rigide, mais la clé demeure introuvable. Me voilà cherchant sans succès dans tout le Crouesty la clé idoine. Même le distributeur de Zodiac ne sait pas non plus plier l’Annexe qu’il présente dans sa large vitrine ! (après en avoir commandé deux à ce distributeur il n’en avait toujours aucune un mois plus tard au moment de quitter le Crouesty). Heureusement que l’habile Maurice avait pendant ce temps réussi à l’ouvrir avec la pince à circlip.

A l’arrivée à Funchal nous déroulons et gonflons le Zodiac dont nous avons besoin puisque nous sommes au mouillage. Caramba ! on ne peut le gonfler sans remettre au préalable à sa place la fameuse boîte. Pierre, pendant que je cherchais où diable j’avais bien pu la ranger dans un bateau qui avait entre temps embarqué des montagnes d’avitaillement et de pièces de rechanges, avait commencé à la gonfler et sursaute en se retournant à la vue d’une belle biroute érigée sur le boudin avant ! Nous ne pouvions décemment faire notre entrée en zodiac dans la petite marina de Funchal dans cette livrée même si un gars né à Endoume est habitué au symbole phallique ornant la proue des bêtes marseillaises et il fallait une nouvelle fois fouiller tout le bateau pour retrouver la fameuse boîte. Au bord du désespoir je finis par la retrouver bien rangée et accessible, sous le siège du navigateur ! Ah la mémoire ! Nous la réinstallons enfin. Au départ hier matin, au moment de plier le Zodiac (je n’aime pas non plus le laisser suspendu au portique pour les longues traversées à cause du fardage et aussi pour accéder facilement à la plage arrière pour crocher les thons et autres dorades coryphènes) la pince à circlip entre à nouveau en action et nous permet de l’ouvrir facilement. Je range soigneusement cette fameuse bon Dieu de boîte à ce qui est maintenant devenue sa place attitrée ! Quelle fausse bonne idée que cette boîte inutile (sauf peut-être pour les pratiquants des raids/croisières en Zodiac à conditions qu’ils ne perdent pas la clé !).

Journée farniente au moteur par mer d’huile. Je me félicite d’avoir équipé Balthazar d’une hélice Gori avec une astucieuse position overdrive (grand pas) permettant un excellent rendement d’environ 0,8 L/mille pour propulser en régime économique à 1250 t/mn le bateau à 7,3 nœuds sans vent et par mer calme. Balthazar à son chargement maximum déplace quand même 28 tonnes soit une fois et demie plus que Marines qui demandait 1L/mille.

Lectures, scrabble, Sudoku, siestes, confection d’un gratin de papayes de Madère qui nous rappelle la Guyane ainsi que d’un gâteau au chocolat occupent l’équipage reposé et en forme. Au fur et à mesure que les degrés de latitude diminuent les degrés de température augmentent. Cet après-midi il fait 27° dans le carré et 32° dans le cockpit à l’ombre. Heureusement les grands panneaux vitrés du rouf sont ouverts et laissent entrer largement un air frais à la température de l’eau de mer, 24°C.

Après le dîner nous apercevons très nettement à plus de 40 milles de distance tant l’atmosphère est claire les lumières de La Palma à tribord et celles de Tenerife à 10 heures. Heure estimée d’arrivée au petit port de San Sebastian de La Gomera vers 3heures 30 du matin ce Lundi 29 Septembre.

Après un somme nous nous levons, Anne-Marie et moi, à 1h30 pour prendre notre quart et faire l’atterrissage. Dehors une nuit sans lune est vaguement éclairée par l’obscure clarté d’une voûte étoilée splendide. Au-dessus de nos têtes nous identifions bien les Pleiades, le bouclier d’Orion encadré de Bételgeuse étoile rouge et de Riegel étoile verte, Deneb dans la pâle blancheur de la voie Lactée, Cassiopée qu’il faut maintenant observer pour deviner l’étoile polaire très basse sur l’horizon maintenant que nous approchons des Tropiques, bien d’autres étoiles et constellations encore. Je souris en pensant à l’imagination de nos ancêtres arabes ou grecs dessinant des constellations peuplées d’ animaux ou d’ êtres fantastiques et à la pseudoscience des astrologues escrocs. Le feu deux éclats 10s de la Punta San Cristobal est bien là au rendez-vous pour nous tirer vers le port en laissant l’île de La Gomera à tribord. Par le travers bâbord le feu de la Punta de Teno de l’île de Tenerife nous lance ses éclats. Tout est à sa place. Le chaud et vivant accueil de ces phares qui ne laissent place à aucune erreur manquera lorsqu’ils s’éteindront vaincus par la généralisation de la navigation par satellites. Grand Père as-tu connu les phares me demanderont bientôt mes petits enfants ?

Dire qu’il y en a qui se privent du mystère et de la magie des atterrissages de nuit sur des côtes inconnues. Encore que nos bateaux soient munis de cartes très précises, tirés par des phares bien situés, positionnés avec grande précision sur leur route par GPS, avec les yeux du radar trouant la nuit, les informations de l’AIS, et l’indication la plus importante de toutes, celle que nous donne en permanence le sondeur à ultrasons. Pour Christophe Colomb et ses blanches Caravelle le mystère (et les surprises) était réel !

Pendant que j’écris Anne-Marie veille là-haut, le radar est allumé et donne un trait de côtes qui se superpose exactement avec celui de la cartographie sous-jacente.

Alors que les fonds commencent à remonter (nous franchissons la ligne isobathe des 200m) il va être temps de réduire la vitesse et de diminuer l’échelle du radar , enseigné par la leçon d’Alghero. En approchant il y a quelques années à 7 noeuds dans une nuit noire ce port de la côte NW de Sardaigne, alors que je me trouvais à la table à cartes de Marines pour me mettre en tête les détails de l’entrée de ce port inconnu, Anne-Marie m’appelle énergiquement en me criant que nous venons de doubler une bouée. Je me rue dans le cockpit et, sans prendre le temps de regarder je mets toute la puissance du Perkins en marche arrière. Marines vient mourir contre le gros boudin d’une ferme marine non éclairée et non marquée sur la carte en réveillant brutalement les poissons de l’élevage. Je m’étais promis de faire dorénavant les approches finales de nuit à vitesse ralentie de 5 nœuds (par rapport à 7 nœuds on divise par deux l’énergie cinétique donc l’intensité du choc éventuel ) et en réduisant progressivement le champ du radar à 6 milles, puis 3 milles, puis 1 mille, pour concentrer son énergie sur une surface plus petite, augmentant ainsi les chances de détecter les petits obstacles à écho faible (barque en bois non éclairée, bouée, tonne, ferme…).

Voici le feu vert éclatant du musoir de la jetée. En le doublant nous entrons dans le port de San Sebastian de La Gomera. Au fond du port des ferries se blottit la marina bien protégée du clapot par des jetées intérieures et bien marquée par des feux vert/rouge à leur musoir.

Le flanc extérieur accueillant d’une extrémité de ponton s’offre à notre grand coursier et permet de loger ses 17m80.

Il est 4 heures par 28°05’N et 17°06’W.

Sans tarder nous allons compléter notre nuit par un sommeil réparateur.

Expédié de San Sebastian de la Gomera, le Mardi 30 Septembre 2008.

Aux équipier(e)s parents et amis qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines

Equipage de Balthazar : Frédéric Jean-Pierre d’Allest, Pierre et Elizabeth Dubos, Michèle Durand, Jean-Pierre Merle